Former la nouvelle intelligence
des entreprises

« Être une femme qui entreprend, c’est un combat »

Cet entretien est extrait du n°33 du IONIS Mag

À 31 ans, elle fait partie des figures incontournables du numérique et de l’entrepreneuriat français. À l’origine du premier accélérateur hexagonal, elle préside aujourd’hui TheFamily, une entreprise d’accompagnement de start-ups qu’elle a cofondée en 2013 et qui est devenue l’un des principaux investisseurs européens. Alice Zagury n’a pas l’habitude de mâcher ses mots, qu’elle parle de l’« écosystème toxique » ou de la façon de diffuser l’esprit d’entreprendre, notamment auprès des femmes.

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Qu’est-ce que TheFamily ?
Nous sommes une société d’investissement qui accompagne des start-ups en leur offrant principalement trois choses : de l’éducation, des outils et du capital. Notre approche est avant tout pédagogique. Nous attaquons l’ensemble des barrières qui freinent l’innovation, qu’elles soient d’ordre culturel ou infrastructurel.
Nous essayons de transmettre la technique et les expériences des start-ups en croissance – c’est beaucoup de savoir-faire mais également du savoir-être. Nous aimons l’idée de développer un « Pay It Forward » à la française, de réussir à donner avant de recevoir, à s’ouvrir aux autres et à partager les informations pour se tirer vers le haut. Il ne s’agit pas de charité. Il s’agit de se forcer, de sortir des réflexes paternalistes qui consisteraient à donner à ceux qui vont moins bien, par culpabilité. La technique est certes importante, mais rien ne peut fonctionner sans un langage commun. Ici, on n’a pas peur de se parler franchement ! L’ego peut souvent avoir mal mais il apprend à trouver sa place dès lors que les retours sont justes et bienveillants.

« Nous attaquons l’ensemble des barrières qui freinent l’innovation, qu’elles soient d’ordre culturel ou infrastructurel »

Une start-up qui souhaite intégrer TheFamily a accès à du contenu, dont une partie est d’ailleurs gratuite en ligne et ouverte à tous, que nous avons formalisé dans le cursus Koudetat. Cela permet aux entrepreneurs de se positionner par rapport à nous – soit ils adhèrent à ces valeurs, soit non. Nous proposons volontairement une vision radicale : tu veux révolutionner un secteur ou non, ta start-up est en croissance ou non, tu cherches à t’entourer de gens meilleurs que toi ou non… C’est selon nous la même radicalité qu’exige l’entrepreneuriat.
Quand nous avons monté TheFamily en 2013, nous sommes partis du constat qu’il n’existait pas de communauté ni de lieu en France pour accueillir l’ambition entrepreneuriale. Pas de sas de respiration pour échapper à la peur de l’autre, à la méfiance vis-à-vis de tout ce qui est jeune, différent ou nouveau. Alors quoi ? Le rêve et la prise de risque n’ont plus de place ici ? Il a toujours existé des réseaux d’entraide, mais ils se fient aux anciens critères : la carte de visite, le diplôme, des liens de parenté. Bref, ils sont élitistes et inaccessibles à la plupart. Être ambitieux demande un tel courage qu’il faut au moins pouvoir trouver des gens avec qui partager ses combats quotidiens.

« À l’ère numérique, les nouvelles générations peuvent éduquer les anciennes »

Vous êtes en quelque sorte un incubateur politique ?
Il y a toujours du politique quand on créé une entreprise ! C’est une communauté de gens qui poursuivent une mission commune. Nous croyons qu’à l’ère numérique, les nouvelles générations peuvent éduquer les anciennes, que l’école devrait amplifier nos capacités plutôt que chercher à recadrer nos comportements, qu’un système aligné sur la création de valeurs comptabilisables est souvent plus efficient qu’un système animé par la recherche d’un titre ou d’une nomination quelconque… La liste est longue !
Notre objectif est clair : accompagner des entrepreneurs qui montent les Google de demain. Ce sont eux qui organiseront « la science de la cité », pour reprendre l’étymologie du mot « politique ». Nicolas Colin, l’un de nos cofondateurs, a écrit un article intitulé « Entrepreneurship Is the New Politics » dans lequel il explique qu’on assiste à un renversement de la confiance populaire, que les jeunes générations s’identifient de moins en moins aux valeurs de l’État et attachent peu d’importance à l’idée de nation et que l’ensemble des organes politiques sont remis profondément en question. Tandis qu’en parallèle, tous les jours, on emprunte des outils créés par des entrepreneurs qui donnent la possibilité d’échanger, de prendre connaissance du monde qui nous entoure, de sortir d’un environnement de plus en plus hostile. Bref, vous connaissez notre époque, je ne vous apprends rien : nous sommes dans l’ère de la quête de soi et du besoin d’émancipation, qui s’exprime par le dépassement du cadre érigé par nos aînés, un dépassement rendu possible en partie grâce aux outils numériques. Il n’y a pas besoin d’aller très loin pour comprendre cette défiance à l’heure où le service instantané et personnalisé est roi. Pour caricaturer le trait, entre un Google qui vous répond tout le temps et un instituteur qui vous accorde peu d’attention, vers qui votre cœur balance ? Cela peut faire peur. Sauf que : 1) il ne tient qu’à nous de créer les géants numériques de demain et 2) ces géants ne sont rien sans la foule qui les utilise et qui pèse lourd dans l’équilibre des pouvoirs. À l’époque de nos parents, on ne pouvait pas faire signer des pétitions à des millions de personnes en quelques jours ni filmer et diffuser en direct des exactions commises par la police.

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« On connaît les qualités qu’un tel chemin demande. Bien souvent, cela tient en un mot : courage »

Comment enseigner et diffuser l’entrepreneuriat ?
On s’aperçoit que les meilleurs entrepreneurs viennent de nulle part, ils sont inattendus en quelque sorte. Les profils de nos créateurs les plus performants sont totalement différents et vont du polytechnicien au non-diplômé. On constate aussi que les immigrés sont plus enclins à entreprendre ou qu’il y a malheureusement très peu de filles… Mais le truc qu’on ne sait pas – et tant mieux – c’est donner un profil type d’entrepreneur. En revanche, on connaît les qualités qu’un tel chemin demande. Bien souvent, cela tient en un mot : courage. Le courage de rêver et d’essayer de transformer le rêve en réalité. Le courage d’accepter d’avoir tort et modifier sa façon de procéder. Le courage d’écouter ou de communiquer quand on doute, le courage de rebondir après un échec cuisant… Et, bonne nouvelle, si certains peuvent sembler plus courageux que d’autres, on peut même apprendre à devenir courageux !
Pour diffuser cette culture de l’entrepreneuriat, nous mettons à disposition du savoir, facile d’accès et didactique, dans lequel il n’y a pas de distance langagière – même s’il y a quand même un jargon lié aux start-ups. Nous essayons de vulgariser. C’est un détail mais, à TheFamily, les fautes d’orthographe ou de syntaxe sont nombreuses dans nos vidéos, d’autant plus que désormais on s’exprime en anglais… Il est intéressant de voir ceux qui s’arrêtent là-dessus. Si tu es déstabilisé et incapable de passer outre, interroge-toi. L’essentiel n’est pas dans le respect du cadre et notre mission est de débrider. C’est la base même de l’entrepreneuriat : la remise en doute systématique, tout au long du parcours. La capacité d’ouvrir son esprit.

Est-ce difficile de démarrer sa start-up en France ?
Tant qu’on n’a pas atteint le moindre petit palier, surtout en France, on n’est rien d’autre qu’un entrepreneur qui galère. Dès qu’on franchit une petite étape, un chiffre impressionne, un article sort et un délire s’organise. Vous appartenez à une micro intelligentsia. Vous voilà invité partout pour perdre votre temps avec d’autres micro héros. Pourtant, vous n’avez encore rien fait ! Il y a une distorsion de la réalité dommageable, parce que c’est précisément à ce moment-là qu’il faudrait redoubler d’efforts (investissements, recrutement de talents, amélioration du service clients…) pour ne pas perdre le cap. Nous employons l’expression d’« écosystème toxique » pour exprimer l’idée que les meilleurs éléments sont contraints de partir pour grandir. Il est très difficile d’échapper à cette réalité. Avec TheFamily, nous avons essayé de créer une sorte d’abri protecteur. À force d’y être, je suis toujours étonnée quand je constate le scepticisme à l’égard des gens qui tentent d’innover. Nos entrepreneurs nous disent qu’ils ont besoin de venir se ressourcer chez nous, « à la maison ». Parce que cette toxicité dont je vous parle est pernicieuse, elle n’arrive pas avec un panneau « attention danger ».  Il s’agit des habitudes, du manque de fermeté face aux influences. Recruter ce vendeur « légitimé » par son expérience alors qu’il n’a jamais travaillé dans une start-up, passer par un leveur de fonds connu et se voir bloqué dans un schéma défavorable à la prochaine levée, participer à je ne sais quel concours auquel tout le monde participe, recevoir vingt fois par jour des emails qui parlent d’innovation quand des grands groupes ouvrent un nouveau think-tank, lire partout dans la presse des célébrations de levées de fonds… Bref, tous ces petits riens qui, accumulés, vous font perdre de vue l’essentiel, c’est ça qui fait planter un projet de boîte. La réussite, c’est de la couture, un bon point ne suffit pas, il en faut mille successivement. Il faudra plus de grandes réussites pour faire monter le niveau et inscrire des précédents à dépasser de nouveau.

« La réussite, c’est de la couture : un bon point ne suffit pas, il en faut mille successivement »

À quoi ressemblait le monde des start-ups à votre arrivée dans cet univers ?
J’ai atterri un peu par hasard dans ce milieu en 2009, au moment où j’ai commencé à travailler pour une association, Silicon Sentier (devenu le Numa), qui fait de la création de projets et de l’accompagnement de start-ups. Je m’y occupais plus spécifiquement des artistes. À l’époque, on croisait surtout des férus d’Open Source. Puis des plus jeunes sont arrivés, ils étaient moins sensibles aux discours politiques et bourrés d’optimisme. Il y a aussi eu une conjonction de facteurs : la crise économique, le fait qu’on ne trouvait pas forcément de travail en sortant des études, la découverte de nouveaux services qui changeaient nos façons de travailler ou d’interagir comme Facebook, Dropbox, Airbnb, Blablacar… Les opportunités offertes par Internet se sont multipliées, comme les outils, etc. Monter une entreprise coûtait vraiment de moins en moins cher.

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« Les entrepreneurs français possèdent un niveau de formation très élevé, notamment les ingénieurs »

Qu’est-ce qui fait la plus-value des entrepreneurs français ?
Ils possèdent un niveau de formation très élevé, notamment les ingénieurs. Je pense par exemple à certains profils de l’EPITA ou d’Epitech, que s’arrachent les meilleures start-ups à travers le monde. La France possède un très haut niveau en ingénierie. Nous sommes un pays d’experts et de puristes, que ce soit dans l’art ou les sciences. Quand on essaie de mélanger artistes et ingénieurs, ils ont beaucoup de mal à trouver des points d’accroche et travailler ensemble. Il ne manque pas grand-chose : encourager la prise de risque. Pourquoi réserver cette prise de risques aux étudiants des écoles de management ? Les autres s’en sentent dépossédés.
À aucun moment, dans les écoles d’art, on n’apprend à vendre ou à faire ne serait-ce qu’une facture. Certains ne s’imaginent pas autrement que salariés.

Vous déplorez le manque de filles parmi vos projets. Comment encourager les vocations féminines dans le numérique ?
On connaît tous les réponses sur lesquelles je ne m’étendrai pas (l’éducation, les rôles-modèles, la pression du rôle féminin attendu…). Chez TheFamily, nous expérimentons. Par exemple, pour encourager les mères à suivre certains de nos programmes, nous proposions une crèche gratuite. Finalement, les pères y amenaient leurs enfants… Il y a moins de 5 % de femmes fondatrices chez nous. En revanche, elles sont 50 % parmi les inscrits à Lion, notre école pour les futurs employés de start-ups. Cela prouve l’attraction des start-ups mais pas de la prise de risques.
Je pense qu’il faut deux choses : 1) apprendre à faire grandir la confiance en soi et 2) admettre un truc simple, c’est que l’énergie que demandent les start-ups est masculine. Donc soit on accepte et on va la chercher un temps, soit on invente un nouveau tempo que je ne connais pas encore. Les start-ups demandent à leurs fondateurs un mode de fonctionnement linéaire et tout en force. Il ne faut JAMAIS rien lâcher. Bien sûr, les femmes peuvent y arriver. Je suis CEO et cofondatrice de TheFamily, ce n’est pas une startup, mais cela peut donner une idée. Et je dois puiser dans mon côté masculin : c’est la guerre tout le temps, sauf qu’il faut la gérer avec des phases de questionnements et de fragilité qui me sont propres. Sans vouloir faire de mon cas une généralité, ces phases je les partage avec mes copines entrepreneuses plus qu’avec mes amis entrepreneurs – bien qu’ils en aient aussi, mais elles sont moins profondes et moins régulières chez eux. Nous ne sommes pas égaux.

Avez-vous conscience de devenir un modèle ?
Si je peux aider à décomplexer un tas de filles, j’en suis ravie. Je veux voir plus d’entrepreneuses ! J’adore travailler entourée de femmes, je m’en sens plus proche. Je remarque que les femmes entrepreneuses que nous accompagnons à TheFamily ont souvent vécu très tôt un sentiment de rejet. Elles ont su l’accepter et le tourner en leur faveur. Elles ne s’arrêtent pas sur des comportements machos ou des remarques désobligeantes, elles tracent, elles ont l’habitude. Le plus important est déjà de s’occuper de soi-même. Quand on entreprend, on est tiraillé entre la réalité interne de l’entreprise et l’image perçue par le reste du monde. On doit embarquer les gens dans un rêve qui n’existe pas encore et on est le seul à prendre la mesure du décalage. Le plus grand des efforts est là, rester centré.
Au fond, avoir un bon projet est le plus important… Mais un bon projet et une bonne équipe ne suffisent pas ! Il faut énormément de travail. Et beaucoup de chance.

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« Pour progresser, l’appétit pour l’apprentissage compte bien plus que l’envie de devenir riche »

Quels conseils donneriez-vous aux étudiants ?
Commencez le plus tôt possible à entreprendre ! Mélangez-vous, faites plein de tests avec des gens d’univers différents. Créez de vrais services ou produits qui servent et sortez de l’environnement de l’école. Si l’on reste avec des gens qui nous ressemblent, il manquera toujours l’étincelle. Je constate tous les jours que les étudiants d’EPITA et d’Epitech ont une très grande valeur, elle est d’autant plus grande lorsqu’elle est enrichie d’expériences originales. Nous en avons d’ailleurs énormément dans nos start-ups. Je pense notamment au projet Flat (3) qu’on adore. Le Groupe IONIS forme de nombreux talents du futur !

Comment sélectionnez-vous les équipes qui entrent à TheFamily ?
Chaque partner a sa thèse d’investissement, chacun a ses préférences de secteurs ou de personnalités. On doit avoir envie de travailler avec l’équipe qu’on rencontre. La difficulté c’est de ne pas juger les personnes en « arrêt sur image » mais essayer d’évaluer leur potentiel.
Déceler le potentiel se vérifie dans le temps, sur l’expérience. Quelques pistes néanmoins permettent de faciliter un peu ce travail lors d’un entretien. Prendre mal un retour ou avoir peur d’exprimer un échec est un frein à la progression. Nous préférons des gens qui partent de très bas avec une motivation forte, parce que dans ce cas, la courbe d’apprentissage sera rapide. Tandis qu’une équipe au projet déjà bien abouti, qui se satisferait de l’existant, celle-là risque de plafonner plus rapidement. L’appétit pour l’apprentissage compte bien plus que l’envie de devenir riche, car l’appât du gain fait qu’on accepte de viser moins haut pour sécuriser le confort recherché déjà acquis.

Le pouvoir des géants du Web ne vous inquiète-t-il pas ?
Avant, dans l’ère industrielle, la décision était entre les mains d’un petit groupe de patrons. Aujourd’hui, un nouveau pouvoir se met en place, celui des utilisateurs. Qu’on le veuille ou non, Facebook est aux mains des utilisateurs. Le lien est tellement direct, le pouvoir d’expression si fort, que cela crée un contre-pouvoir plus équilibrant que celui d’avant, qui créait une tension. Aujourd’hui, la parole des utilisateurs est libérée : ils passent des messages et n’hésitent pas à s’exprimer publiquement. Plus rien ne peut passer sous le tapis. Ces géants n’ont donc plus d’autre choix que de s’aligner sur leurs utilisateurs. Je pense néanmoins qu’ils sont à la recherche de pouvoir, pas au sens d’asservissement, mais celui qui consiste à vouloir changer le monde. Cette situation n’est plus binaire comme à l’époque des cols bleus contre les cols blancs, qui luttaient en face-à-face. On entre dans un nouvel équilibre, qui lui aussi possède ses dangers. Mais j’y vois un progrès. Je suis optimiste. Comme le savoir, la parole se libère, et c’est une très bonne chose.


Alice Zagury
Diplômée de l’EM Lyon en 2008, Alice Zagury débute sa carrière comme chef de projets à l’agence web Elegangz. Elle s’occupe ensuite d’un incubateur de projets artistiques et numériques au sein du 104, lieu culturel parisien. En 2011, elle participe à la création du Camping, le premier accélérateur français hébergé au sein de Silicon Sentier, qui deviendra le Numa. En janvier 2013, avec deux associés, elle lance TheFamily dont elle est actuellement la présidente-directrice générale.


TheFamily
TheFamily est une société privée d’investissement créée en 2013 par Alice Zagury, Nicolas Colin et Oussama Ammar. Depuis sa création, elle a déjà levé 200 millions d’euros pour accompagner 450 start-ups, ce qui en fait l’un des principaux acteurs européens en termes d’investissement. En contrepartie de l’aide qu’elle apporte à ces structures, TheFamily entre au capital de celles-ci, de façon minoritaire, de 3 à 7 % selon les projets. Parmi ceux qu’elle accompagne : Captain Train, Menu Next Door, Algolia, Heetch ou 1001Pharmacies… Elle propose différentes formations à l’entrepreneuriat, dont certaines sont gratuites et accessibles à tous. TheFamily est aujourd’hui présente à Londres et le sera bientôt dans plusieurs autres villes d’Europe.
www.thefamily.co

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  • Catégorie : IONIS Education Group
  • Postée le 14/10/2016
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