Former la nouvelle intelligence
des entreprises

« Être un rôle-modèle, c’est une responsabilité »

Elisabeth Moreno dirige la branche française de Lenovo, l’un des principaux constructeurs mondiaux d’ordinateurs. Personnalité de conviction et d’engagement, elle se bat sans relâche en faveur d’une plus grande diversité, aussi bien culturelle que de genres. Carrière, management, entrepreneuriat, place des femmes en entreprise…, entretien avec « une battante du business » convaincue que les nouvelles technologies vont améliorer le monde.

> Grand Entretien extrait du IONIS Mag n°38

(Crédit : Gousset – Cité de la Réussite)

Comment définiriez-vous votre rôle ? Comment gère-t-on une société comme la vôtre ?
Elisabeth Moreno : En tant que présidente de la filiale française de Lenovo, j’ai la responsabilité, avec mes équipes, d’évaluer la stratégie de développement de notre société en France. Tant d’un point de vue commercial et marketing, financier, que managérial, technique… Le monde des technologies étant extrêmement compétitif, nous avons naturellement l’objectif d’avoir un positionnement fort sur le marché. Comme j’ai la responsabilité la plus importante, cela implique que je connaisse les rôles et missions de chacun. C’est pour cela que j’aime prendre la métaphore du chef d’orchestre : il ne joue d’aucun instrument, mais il fait en sorte que l’ensemble soit le plus harmonieux possible, que chacun sache ce qu’il doit faire, à quel moment. En quelque sorte, je lis, écris et interprète la partition avec l’ensemble de ceux qui composent la société afin que Lenovo rayonne.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans cette mission ?
L’humain, définitivement. J’ai choisi le management, car ce que j’aime le plus, c’est le travail en équipe : développer les personnalités et les carrières, amener mes collaborateurs au-delà de ce qu’ils pensaient être capables de réaliser, porter un objectif commun, donner une vision et partir ensemble à la conquête de ce but.

Outre le leadership, quelles qualités vous ont permis de construire votre carrière ?
Pour occuper ce type de fonction, il faut avoir un esprit entrepreneurial. Si vous n’aimez pas l’entreprise, les nouveaux projets, le changement et si vous n’avez pas l’esprit de conquête, vous ne pouvez pas réussir. La passion est importante, mais elle doit perdurer. Je suis naturellement optimiste et enthousiaste dans tout ce que j’entreprends. Il faut être curieux et avoir l’envie d’apprendre de nouvelles choses. Le monde entrepreneurial évolue en permanence : on n’est plus entrepreneur comme on l’était il y a 15 ans. J’aime les choses qui bougent régulièrement. Enfin, il faut du courage et de la ténacité : j’aime les résultats, car si l’on passe 8 à 10 heures par jour dans son travail, autant que cela serve à quelque chose.

« C’est facile de parler de diversité et de mixité, mais au fond, ce n’est pas si naturel que cela »

Votre parcours professionnel a justement débuté par une expérience entrepreneuriale. Que vous a-t-elle apporté ?
Mon premier job a été de créer une entreprise familiale dans un domaine qui n’avait rien à voir avec mes études de droit : le bâtiment. Cette expérience m’a apporté le sens des responsabilités et la rigueur. Quand vous êtes responsable d’une vingtaine ou d’une trentaine de personnes et, en quelque sorte, de leurs situations familiales, vous réalisez tout de suite qu’il est important de réussir. Ces responsabilités limitent votre droit à l’erreur. Si vous vous trompez, vous embarquez d’autres individus avec vous. J’y ai aussi appris le sens de l’humain : une entreprise est d’abord faite d’hommes et de femmes. Sans ceux qui la dirigent, travaillent pour elle et la font vivre au quotidien, elle n’a pas de sens, surtout dans le cas d’une petite entreprise. Cette expérience m’a enfin appris que le client est au centre de tout. Sans client, vous n’avez pas d’entreprise. Toute entreprise se crée sur un besoin ou service à rendre. Satisfaire nos clients et répondre aux besoins de notre société est extrêmement gratifiant et stimulant au quotidien.

Qu’est-ce qui vous a poussée à reprendre ensuite vos études ?
Après une dizaine d’années dans mon entreprise, j’ai décidé de rejoindre un grand groupe. Sur place, j’ai réalisé un décalage. En effet, je côtoyais des diplômés issus de grandes écoles de commerce, ayant réalisé de brillantes études. J’avais le sentiment qu’il me manquait quelque chose. Étant tombée dans le business par hasard, sans l’avoir anticipé, je maîtrisais la pratique, acquise grâce à ma précédente expérience, mais j’avais besoin de la théorie pour pouvoir la compléter. Avoir les mêmes codes, les mêmes cartes et parler le même langage de mes collègues me paraissait très important pour progresser plus facilement. C’est pour cela que j’ai suivi un Executive MBA.

Elisabeth Moreno aux côtés de Maurice Lévy, ancien PDG et actuel président du conseil de surveillance de Publicis, lors de la Cité de la Réussite 2017
(Crédit : Gousset – Cité de la Réussite)

 

Encouragez-vous ainsi vos collaborateurs à se former tout au long de leur carrière ?
C’est essentiel. D’autant plus aujourd’hui. Le monde de l’entreprise a fondamentalement changé. Les écoles ont également transformé la manière dont elles enseignent et forment. Il y a une vingtaine d’années, vous arriviez dans le monde professionnel en ne sachant pas vraiment ce qu’était une entreprise. C’est en fréquentant l’ESSEC que j’ai découvert le lien qu’il pouvait y avoir entre l’école et l’entreprise. J’encourage mes collaborateurs à se former en permanence. D’ailleurs, c’est ce que je fais à mon poste aussi. Le monde évoluant vite, si vous restez sur vos acquis, vous loupez des opportunités.

Comment le management évolue-t-il ?
Le management en mode vertical et hiérarchique a complètement changé. L’organisation est devenue beaucoup plus horizontale. L’époque du comité de direction qui décide, commande et contrôle est révolue. La notion de travail collectif est devenue extrêmement importante. C’est pourquoi j’aime beaucoup le slogan du Groupe IONIS : « Former la nouvelle intelligence des entreprises. » Nous sommes sortis de l’exécution simple, bête et méchante : chaque individu a envie de donner du sens à ce qu’il fait au quotidien. Cette intelligence collective et le travail collaboratif doivent être source de performance et de bien-être – mon rôle est aussi de m’en assurer. Au travail, les nouvelles générations n’ont pas le même état d’esprit que les anciennes. Vous n’allez pas travailler juste pour gagner un salaire, vous y allez pour vous accomplir et vous épanouir. Si vous avez le sentiment qu’on n’utilise que vos bras et qu’on met votre cerveau de côté, vous n’allez pas rester longtemps. Ce que j’aime dans mon poste, c’est précisément de travailler sur ces nouvelles intelligences collectives pour booster nos performances et faire en sorte que chacun de mes collaborateurs se sente bien chez nous.

La notion de hiérarchie a évolué…
Oui. Il y a quelques années, un président décidait seul. Aujourd’hui, je fais intervenir les membres de mon équipe dans toutes les décisions. L’intelligence est partout. Quand vous effectuez un recrutement, vous estimez que ce nouvel arrivant possède un savoir-faire utile à l’entreprise. C’est important d’aller au bout de cette démarche et donner à chacun les moyens d’exprimer ses capacités, sinon, cela n’a pas de sens.

Dans un secteur ultraconcurrentiel comme le vôtre, comment faites-vous pour attirer les jeunes talents ?
En suivant la démarche que je viens d’exposer. Lenovo possède un esprit très entrepreneurial et nous sommes des pionniers dans ce que nous entreprenons. Sans cet esprit, nous ne ferions pas partie des leaders du secteur. De petit acteur chinois basé sur le marché asiatique, qui a ensuite eu l’ambitieuse idée d’acquérir la division PC d’IBM, nous avons pu devenir numéro 1 mondial. Vous ne pouvez pas réaliser cela sans vous appuyer sur les forces et les talents de vos collaborateurs au niveau global et local. Je dirige une filiale qui fait partie d’une multinationale, mais c’est comme si nous étions une PME locale dans laquelle chacun, chaque jour, apporte sa pierre à l’édifice. C’est très intéressant. Je souhaite que notre entreprise ressemble à nos clients. On ne peut pas avoir une structure sans diversité, aussi bien au niveau culturel qu’en termes de genres. Il y a aujourd’hui trop peu de femmes dans les nouvelles technologies alors qu’elles sont utilisées de la même manière par tous. Et n’oublions pas qu’Ada Lovelace fut la première codeuse et Hedy Lamarr, l’inventrice du Wi-Fi ! Quand vous regardez dans les entreprises technologiques, les femmes sont de moins en moins nombreuses. Les nouvelles technologies vont changer le monde, elles vont avoir un impact de plus en plus important dans notre vie et les femmes ont quelque chose à apporter à cet environnement. Je dois être la plus inclusive possible et faire en sorte que chaque employé de Lenovo ressemble à la société et à nos clients. Que chacun puisse apporter ses idées et contribuer à notre succès est la meilleure manière d’attirer et de retenir de jeunes talents.

« Ouvrir la porte à celles qui pensaient qu’hier ce n’était pas possible »

Comment favoriser la mixité et la diversité ?
En donnant l’exemple. C’est bien d’en parler, mais si vous ne donnez pas l’exemple, cela ne peut pas fonctionner. Mon comité de direction est quasiment paritaire. C’est facile de parler de diversité et de mixité, mais au fond, ce n’est pas si naturel que cela. Le monde de l’entreprise fonctionne avec des règles très masculines et la plupart des dirigeants sont des hommes. Quand vous êtes un homme, vous allez naturellement vers un autre homme car cela vous rassure, vous savez comment il fonctionne… J’attache beaucoup d’importance à l’éducation et à la formation des managers pour qu’ils comprennent ce que signifie la diversité, pas seulement la diversité de genres, et faire en sorte qu’on se sente à l’aise à travailler ensemble. Je ne veux surtout pas que les hommes se sentent gênés, car ils auraient le sentiment qu’il n’y en a que pour les femmes ! Les blagues à la machine à café sont très importantes, car il ne faut pas qu’on se sente verrouillé et qu’on ne puisse plus s’exprimer. Je ne veux pas d’un climat de défiance où le sexisme met tout le monde mal à l’aise et où chacun mesure constamment chaque mot qu’il utilise… Quand chacun se sent respecté, l’organisation fonctionne bien.

La France est-elle en retard sur la question ?
Je ne pense pas. Quand les campagnes #MeToo et #BalanceTonPorc sont sorties, j’ai été très étonnée de voir que la Suède – pays qui a toujours été admiré pour sa diversité – n’a finalement pas échappé au phénomène. Je me garderais bien de généraliser. Les mentalités évoluent vite. Ces derniers mois encore plus qu’auparavant. Le pouvoir politique a enfin compris l’importance de l’égalité entre les hommes et les femmes dans le cadre professionnel. Ce n’est pas par pitié, ni pour faire l’aumône. Il y a un indéniable intérêt économique à ce que les hommes et les femmes trouvent leur place dans la société. Nous assistons à une véritable guerre des talents : vous devez faire en sorte d’avoir les meilleures personnes aux meilleurs endroits pour être compétitif au niveau national et international. Les femmes représentent plus de 50 % de la population. Si l’on n’intègre pas 50 % de la population, comment voulez-vous que l’on gagne cette guerre des talents ? C’est insensé. Il y a à la fois un intérêt sociétal et économique. Les gens sont heureux dans une société mixte. Quand tout le monde se ressemble et pense de la même manière, cela amène à faire des erreurs.

Dans nos écoles d’informatique et d’ingénieurs, nous peinons encore à attirer des filles. Que pourrions-nous faire pour changer cette situation ?
Il faut d’abord leur montrer des modèles. Aujourd’hui, il y a beaucoup de femmes dans les entreprises technologiques. Sheryl Sandberg en est une. En France, deux femmes dirigent les deux plus grands constructeurs informatiques PC, Pascale Dumas chez HP et moi-même. IBM est dirigé par une femme, Virginia Rometty… Il faut d’abord commencer par montrer des exemples. Plus vous en montrerez, plus les femmes réaliseront que c’est possible. Et ce ne sont pas des exemples de femmes qui se sont « masculinisées » ! Nous avons toutes des enfants, car nous pouvons être des femmes et des mères dans un cadre technologique. La technologie, aujourd’hui, ce n’est pas un ingénieur enfermé dans sa cave en train de bidouiller des machines. Les nouvelles technologies, c’est l’intelligence artificielle, la réalité augmentée, la mobilité, le nomadisme… et les femmes ont autant leur rôle à jouer que les hommes. Il faut changer leur perception du monde des technologies et leur faire comprendre que les technologies ce n’est pas que pour les geeks. Si elles veulent que les technologies de demain, qui vont changer leur vie, leur ressemblent, il faut qu’elles y contribuent. Plus généralement, j’entends beaucoup de gens dire avoir peur des technologies et de leur impact sur l’humanité… Elles sont pourtant là pour nous aider à construire un monde meilleur : elles permettent à des enfants à l’hôpital, en train de subir une chimiothérapie, d’avoir un accès direct sur le monde extérieur et de rester connectés avec leur famille ; à des élèves très éloignés d’une école de recevoir une éducation… Il ne faut pas en avoir peur et il faut faire en sorte que nous ayons des technologies responsables et éthiques. Elles nous ouvrent et vont ouvrir des opportunités extraordinaires dont on aurait tort de se priver.

Avez-vous conscience d’être un rôle-modèle pour les jeunes filles et les femmes ? En tant que femme à la tête d’une grande entreprise, de surcroît technologique, vous faites encore figure d’exception…
C’est vrai et nous sommes encore très rares. S’il y a peu de jeunes filles qui s’intéressent aux études technologiques, mathématiques et scientifiques, il y aura peu de femmes avec des postes à responsabilités dans ces structures. C’est logique. Nous devons toutes contribuer à lever le frein que se mettent les femmes elles-mêmes. J’ai tellement de jeunes filles qui m’écrivent pour me dire « merci de nous montrer que c’est possible », que je me rends bien compte que c’est important de communiquer. Être un rôle-modèle, c’est lourd à porter et c’est une responsabilité. Je suis arrivée à un poste où j’ai la chance de pouvoir m’exprimer et je crois que c’est une responsabilité d’en faire profiter les autres, une responsabilité de dire que c’est possible. C’est même un devoir. Je coache et mentore beaucoup de jeunes femmes. Et si être un rôle-modèle, c’est ouvrir la porte à celles qui pensaient qu’hier ce n’était pas possible, alors je m’en réjouis !

Avez-vous souffert de votre statut de femme dans votre vie professionnelle ?
Je ne dirais pas « souffrir », mais j’ai eu le droit à des blagues sexistes, stupides et ridicules. Mais, encore une fois, je ne sais même pas si les hommes qui ont tenu ces propos en sont conscients. Je me suis souvent retrouvée seule au milieu d’hommes à des réunions. Et, comme par hasard, quand il s’agissait de commander un taxi ou un café, on se tournait spontanément vers moi. Comme si cela était naturel que ce soit mon rôle… Il y a encore des stéréotypes, culturels et structurels. Cela va prendre quelques années avant que cette égalité et cette considération se mettent en place. En ai-je souffert ? Non, parce que je ne me suis jamais laissé faire. Je n’ai pas un caractère à baisser la tête et exécuter. Je dis toujours les choses, sans agressivité, car cela ne sert à rien. Quand vous prenez ce genre de situations sur le ton de la plaisanterie, cela passe toujours beaucoup mieux que lorsque vous entrez en guerre. Je suis une battante dans le business, pas dans la relation humaine. Je préfère le compromis et l’intelligence communicative.

« Portez votre rêve et ne laissez personne vous dire
que ce n’est pas possible »

Que diriez-vous à nos étudiantes ?
La première chose, c’est d’oser vivre pleinement votre vie. Quoi que vous décidiez – devenir cheffe d’entreprise ou mère au foyer, médecin, coiffeuse ou avocate –, faites-le ! Portez votre rêve et ne laissez personne vous dire que ce n’est pas possible. Oser et avoir de l’audace, c’est facile à dire, mais parfois difficile à mettre en application. Plus l’on ose, plus l’on réussit. Nos peurs nous sclérosent et nous bloquent. Quand vous osez, vous découvrez que les choses sont peut-être plus faciles qu’on ne l’imagine. Travaillez votre confiance en vous, pas à pas. Je vois beaucoup de jeunes filles qui manquent de confiance en elles et cela les empêche de réussir. Cela se travaille chaque jour. Ma carrière, je ne la dois pas au hasard. J’ai énormément travaillé ; j’ai essayé des choses. J’en ai réussi certaines, raté d’autres. Mais l’échec ne tue pas, il nous fait grandir. Plus l’on ose, plus l’on a envie de tenter des choses nouvelles et d’avancer.

Et à tous nos étudiants ?
Ayez conscience que vous vivez un moment merveilleux de votre vie. Tout est possible. Vous vivez à une époque où vous avez à portée de main tout ce dont vous avez besoin pour réussir. Et je ne parle pas que des technologies, je pense à la possibilité de voyager et à l’ouverture sur le monde. Rendez-vous compte que c’est un véritable cadeau : les générations précédentes n’ont pas eu toutes ces richesses pour pouvoir s’épanouir et réussir leur vie. Chacun d’entre vous a un talent. Si vous ne l’avez pas trouvé, cherchez-le. Et quand vous l’avez trouvé, exploitez-le, profitez-en, réjouissez-vous. Souvenez-vous que la vie est quelque chose de précieux, de très court. Tirez-en le meilleur, car au final il n’y a que ça qui compte…


A propos d’Elisabeth Moreno:
Elisabeth Moreno est présidente de la filiale française du constructeur chinois Lenovo depuis 2017. Entrée en 2012 au sein du groupe, elle a notamment occupé les fonctions de directrice commerciale exécutive grands comptes Europe, Moyen-Orient et Afrique (EMEA). Diplômée d’une maîtrise en droit des affaires, puis d’un Executive MBA de l’Essec Paris et de l’université de Mannheim, elle débute sa carrière comme juriste dans un cabinet d’avocat, puis cofonde une société dans le bâtiment et la construction. En 1997, elle rejoint France Télécom comme responsable du département ventes dans le secteur PME-PMI à Paris. Elle intègre ensuite Dell France comme directrice grands comptes, avant de rejoindre sa division marocaine, puis devient directrice commerciale EMEA pour les grands comptes stratégiques du groupe.

  • Catégorie : Actualité businessActualité high-tech / numériqueActualité technologique
  • Postée le 07/06/2018
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