Former la nouvelle intelligence
des entreprises

« En finir avec le vieux système politique »

Le Grand Entretien tiré du 40e IONIS Mag

Députée des Deux-Sèvres et ancienne ministre de l’Écologie, Delphine Batho tire la sonnette d’alarme. Elle signe un ouvrage (Ecologie intégrale: Le manifeste aux éditions du Rocher) dans lequel elle explique l’urgence absolue de mettre l’écologie au centre de la société. Une « question de vie ou de mort » qui ne laisse plus le temps à la discussion ni aux tergiversations. Sans langue de bois, loin des discours consensuels, elle n’hésite pas à dénoncer le poids des lobbies qui phagocytent et sclérosent un monde politique agonisant, amené à disparaître.

En quoi la situation actuelle est plus qu’inquiétante ?
On voit maintenant, à l’œil nu, ce qu’est réellement la déstabilisation du climat, la destruction du vivant, l’effondrement de la biodiversité… Beaucoup de citoyens se rendent compte que toutes les alertes lancées par les scientifiques depuis des années ne sont pas des prévisions pour plus tard. Les effets sont d’ores et déjà sensibles. Tout se joue maintenant. Évoquer, au sujet de l’écologie, seulement les « générations futures », c’était trompeur. Les dégâts s’accélèrent avec une violence inouïe. On le voit avec les événements extrêmes : les inondations mortelles dans l’Aude, l’ouragan Irma, les incendies en Grèce ou en Californie… La biodiversité s’effondre, 80 % des insectes et un tiers des populations d’oiseaux disparaissent. Nous sommes dans une situation d’Armageddon. Si l’on faisait la comparaison avec un accident nucléaire, nous serions au moment de la fusion du cœur du réacteur. Selon la communauté scientifique internationale, il reste une dizaine d’années pour accomplir des changements radicaux de notre modèle de production, de consommation… et espérer maintenir les processus en cours dans des paramètres qui ménageront un espace de sécurité pour l’espèce humaine ainsi que notre capacité à vivre. La destruction de tout ce qui détermine notre existence est en cause : l’air qu’on respire, l’eau qu’on boit, la nourriture qu’on mange… au fond, l’essentiel ! Nous sommes face à un enjeu de vie ou de mort. Cela devrait être le premier objet de la politique. Tous ceux qui abordent l’écologie comme une question connexe, parmi d’autres – alors que notre civilisation va au crash – sont en dehors des réalités.

« Aujourd’hui, tout est décidé en fonction des valeurs de l’argent »

L’écologie devient donc « intégrale », au cœur du projet sociétal.
Elle est au cœur du projet et c’est à partir de ces constats que l’on fait des choix politiques, économiques, budgétaires, d’éducation… et non pas l’inverse ! Aujourd’hui, tout est décidé en fonction des valeurs de l’argent, sans se demander si l’on va rester vivants ! On réfléchit selon les indices de PIB, du CAC 40, du Dow Jones… Il y a une inversion des valeurs.

Le clivage politique gauche-droite est ainsi supplanté par une urgence plus grande.
Gauche et droite se chamaillent pour savoir si l’accumulation des richesses par les uns va permettre à tout le monde d’améliorer ses conditions de vie ou s’il faut organiser en amont le partage des richesses. Elles ne demandent pas comment ces richesses sont produites. Elles sont même d’accord sur le fait que l’essentiel d’un projet politique se résume à la question de la croissance économique. Ces visions sont obsolètes. Le commun de la gauche et de la droite est d’ignorer les limites planétaires. Ce modèle conçoit la production de richesses comme infinie alors même que les ressources naturelles sont limitées. Il y a plus qu’un hiatus ! Le libéralisme et le socialisme tels qu’ils ont été pensés et conçus ne regardent pas en face les réalités de l’anthropocène (nom que l’on donne à la période pendant laquelle l’espèce humaine transforme l’écosystème terrestre). Le nouveau clivage qui le remplace, c’est celui entre les Terriens et les Destructeurs. D’un côté, ceux qui savent, de façon consciente ou au fond d’eux, que leur existence dépend des ressources naturelles et de leur appartenance au vivant et qui sont attentifs aux différents éléments de leurs conditions de vie. De l’autre, les cyniques, conscients – comme le sont Trump, Modi ou Bolsonaro –, et les inconscients, enfermés dans une forme d’aveuglement et pour lesquels il est difficile de remettre en cause ce qu’ils ont cru toute leur vie.

« Le poids des lobbies et des intérêts privés sur la décision publique est considérable »

Pourquoi le système politique est incapable de changer la donne ?
L’une des explications fondamentales du déni de l’effondrement en cours est l’aveuglement. La situation suppose une capacité de remise en cause, ce qui n’est pas la caractéristique première des responsables politiques, hélas. Mais elle est aussi due à ce qui se passe dans les coulisses du pouvoir. Nos démocraties sont plus qu’imparfaites. Le poids des lobbies et des intérêts privés sur la décision publique est considérable. C’est une des causes du mouvement des gilets jaunes et de l’exaspération des Français face au constat que les gouvernements passent, mais que les problèmes restent. Les uns et les autres peuvent faire des campagnes électorales qui montrent leurs différences, mais lorsqu’ils sont au pouvoir la politique menée est la même. Avec une énorme inertie du système. Depuis de nombreuses années, s’est organisé en France un affaiblissement de l’État – et pire un affaiblissement de l’éthique de l’État. Quand toute la haute fonction publique n’arrête pas de faire des allers-retours entre le service de l’État et le secteur privé, à la fin il n’y a plus de repères clairs sur ce qui est l’intérêt général par rapport aux intérêts privés. Je ne reproche pas aux entreprises de défendre leurs intérêts. Il n’est pas anormal qu’elles fassent valoir leur point de vue sur les décisions publiques. Mais l’État doit décider par rapport à l’intérêt général et ne pas le confondre avec certains intérêts privés. Dans un certain nombre de cas, ces intérêts peuvent converger. Mais souvent il y a antinomie, en particulier quand il faut protéger l’environnement et la santé publique, comme pour les pesticides et les firmes de l’agrochimie. La confusion s’est opérée. L’absence de protection de l’intérêt général dans les administrations et les agences qui prennent les décisions aboutit à une situation grave. Récemment, un tribunal s’est chargé de rappeler à l’État et à une agence sanitaire qu’il existait un principe de précaution inscrit dans la Constitution française et qu’on ne pouvait pas autoriser un produit dont on sait – et c’est établi – qu’il est un cancérogène probable. Cette histoire du glyphosate est un concentré de ce que je dénonce : il a fait l’objet d’une vaste manipulation scientifique. La corruption va jusqu’à faire écrire de faux articles scientifiques et empêcher la science d’être indépendante. Enfin, il y a aussi un conformisme ambiant et un manque d’imagination, la difficulté à apporter des solutions et à penser un modèle différent. Ce n’est pas une fatalité.

Est-ce un problème générationnel ?
Oui, c’est la fin d’une génération. Pas seulement en politique. Je ressens un vrai clivage générationnel autour de ces enjeux. Il y a une génération qui a compris que c’était sa tâche et son temps. Elle est dans les nouveaux modèles, imaginative et créative. Il y a une vieille génération, particulièrement en France, qui bloque l’accès au pouvoir sous toutes ses formes (politique, économique, médiatique, culturel…). Il y a des pays dans le monde où l’on donne beaucoup plus leur chance aux jeunes diplômés. C’est une énergie que le pays perd, une situation très dommageable. Beaucoup de jeunes partent en stage à l’étranger et se voient proposer des responsabilités importantes. On les responsabilise. En France, il y a une espèce de défiance qui prive le pays d’une partie essentielle de ses ressources et de sa créativité, qui pourraient pourtant apporter des solutions. Les plus jeunes sont déjà entrés dans la conscience d’être Terriens. Il y a des générations où cela vient plus tard, souvent quand on devient parents, notamment au travers des choix relatifs à l’alimentation. C’est en train de devenir culturellement majoritaire dans la société. Cette transformation en profondeur ne pourra pas continuer à s’élargir ni s’épanouir, sans un débouché politique démocratique.

« C’est la fin d’une génération, pas seulement en politique »

Comment placer l’écologie au centre des décisions économiques ?
Par une régulation écologique de l’économie de marché. De la même façon qu’un certain nombre de mobilisations ont abouti à interdire le travail des enfants, limiter le temps de travail… Il faut sortir des règles qui font que le profit se fait avec la pollution, en reconnaissant les limites planétaires et en mettant en place un chemin graduel pour que les entreprises et les citoyens, dans leur mode de vie, rentrent dans les clous du respect des ressources. Cela ne peut se faire que par étapes. Les outils et les instruments doivent être la norme, les investissements et la fiscalité, mais pas que. Une politique écologique ne peut se limiter à la taxe carbone, contrairement à la manière dont les choses ont été envisagées jusqu’à présent. C’est aussi une nouvelle politique industrielle fondée sur ces principes. Il y a déjà des entreprises basées sur ces nouveaux modèles. Il ne faut pas tomber dans un discours les mettant toutes dans le même sac, en comparant un établissement de taille intermédiaire, hyper créatif dans son territoire, et Monsanto. Sortons de la vision unifiante considérant les entreprises comme adversaires de l’écologie. Nous avons des alliés dans le monde de l’entreprise sur lesquels s’appuyer. Ils mettent leurs atouts au service d’un impact environnemental allant dans le bon sens. L’application Yuka est un instrument qui redonne du pouvoir au consommateur sur l’industrie agroalimentaire : certaines entreprises ont ainsi enlevé des additifs néfastes de leurs produits. Ça fait avancer les choses, permet au citoyen de ne pas subir ni vivre la transition écologique comme un sacrifice, mais de la vivre comme une libération qui nous permet d’exister réellement dans la société, de reprendre du pouvoir.

« La cause des inégalités sociales et environnementales est la même »

Justement, vous liez intimement écologie et enjeux sociaux.
La cause des inégalités sociales et environnementales est la même. La racine du profit est la destruction de la nature. Le système de création de valeur repose sur le capital et le profit, mais aussi sur la gratuité de ce qu’on détruit : quand on détruit le climat et la nature, cela ne compte pas. Le prix du baril de pétrole ne tient pas compte du coût du réchauffement climatique ni des catastrophes naturelles qui sont liées à ça. C’est gratuit ! Plus on concentre de profit, plus on a un pouvoir de destruction de la nature. Les causes sont donc les mêmes. Plus on est privilégié et plus on pollue. Le bilan carbone de quelqu’un qui a un mode de vie très consumériste, partant souvent en vacances à l’autre bout du monde n’a rien à voir avec l’empreinte environnementale d’un citoyen de la ruralité dépendant de la voiture, qui n’a pas le choix, mais polluera beaucoup moins. Si on veut respecter les limites planétaires, ceux qui en sont le plus éloignés devront faire plus d’efforts. Retrouver un sens à nos existences nous fera sortir du « je consomme donc je suis ». C’est très important : ces référents culturels de l’hyperconsommation nous rendent tristes. Ils nous rendent pauvres en entretenant un sentiment d’insatisfaction permanente. Du coup, on perd le sens de la valeur des choses, de ce qui est important dans la vie. Cela ajoute à la pauvreté un malheur existentiel qui l’aggrave. Les débats autour du pouvoir d’achat ne peuvent plus se limiter aux référentiels qui sont les standards de la société d’hyperconsommation. Il faut changer de références. Pareil pour les questions agricoles et alimentaires : la plupart des agriculteurs ne sont pas assez payés, car le modèle qui s’est mis en place avec l’industrie agro­alimentaire a fait diminuer la part consacrée à l’alimentation de façon incroyable. Manger bien doit redevenir une valeur importante, mais une alimentation de qualité a un coût.

Dans votre ouvrage, vous appelez à remettre l’écoféminisme au goût du jour. Pourquoi ?
Il est essentiel d’ouvrir les yeux : ce n’est pas un hasard qu’il y ait un point commun entre l’infériorisation des femmes et l’infériorisation de la nature – ce récit qui s’est construit depuis si longtemps selon lequel l’espèce humaine serait extérieure à la nature et supérieure au reste du vivant. Il faut une révolution copernicienne, comme quand il a fallu admettre que la Terre tournait autour du Soleil, pas l’inverse. Il y a un besoin d’humilité dans le rapport entre l’espèce humaine et le reste du vivant. La transformation écologique de nos civilisations et le combat pour l’émancipation des femmes sont liés. C’est un levier au niveau mondial par rapport à la maîtrise de la croissance démographique : partout où les femmes accèdent à l’éducation, au travail, à l’égalité culturelle et sociale, cela a des conséquences démographiques, mécaniques. Il faut refuser que certains courants d’idées réactionnaires fassent semblant de s’emparer de la cause et des valeurs de l’écologie pour les retourner contre les droits des femmes. L’écoféminisme combat ce qu’on nomme « l’écologie humaine » qui vise à réécrire l’histoire. Par exemple, toutes les espèces dans la nature n’ont pas un rapport à la sexualité qui ne se limite qu’à la reproduction. Il en va de même de l’hétérosexualité et de l’homosexualité. Ceux qui voudraient enrôler l’écologie dans un discours expliquant que l’homosexualité est contre-­nature, je leur conteste le droit de se prétendre écologistes.

« Plus on concentre de profit, plus on a un pouvoir de destruction de la nature »

Vous êtes optimiste ?
Je suis profondément inquiète et en même temps optimiste. Dans de nombreux pays, le choix se fait entre écologie et barbarie. La montée des régimes autoritaires et des solutions populistes est une pente glissante. Ce n’est pas un hasard si ces régimes sont à la fois xénophobes, sexistes, homophobes et climatosceptiques. C’est lié : ils font croire aux gens qu’il pourrait y avoir une issue dans un repli national, chacun chez soi. Ils nient l’universalité du genre humain. Quand on ouvre les yeux sur les réalités du changement climatique, on est forcément conscient que le problème est planétaire, universel et qu’il nous concerne tous. Ce qui donne de la force à ces dynamiques politiques, c’est l’absence d’espérance en face. Les gens ne basculent pas spontanément dans ces solutions. Ce qui me rend optimiste, c’est que les Français veulent en finir avec le vieux système politique. Les choses peuvent aller beaucoup plus vite qu’on ne le pense. Plus vite que ceux qui n’avaient pas du tout prévu la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui, ni même ce qui s’est passé lors de la dernière élection présidentielle. Ils se sont trompés. Les mêmes pensent que l’écologie reste une petite force politique d’appoint et se trompent. On le voit déjà en Allemagne : les deux forces en progression sont l’écologie ou le fascisme. Il faut préparer l’alternative écologique, y travailler, car un grand retard a été pris. Mais je suis convaincue qu’il est possible de créer une dynamique puissante autour de cette espérance.

Qu’avez-vous à dire à nos étudiants ?
Engagez-vous ! Devenez Terriens. Travaillez à des solutions. Ne vous laissez pas faire. Prenez votre place dans ce combat, où bon vous semble. Ne vous laissez pas marcher sur les pieds !


Delphine Batho
1990       Présidente de la Fédération indépendante et démocratique lycéenne (FIDL)
1992       Vice-présidente de SOS Racisme
2003       Chargée des questions de sécurité au Conseil régional d’Île-de-France
2007       Députée des Deux-Sèvres
2012       Ministre déléguée à la Justice, ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie
2017       Réélue députée. Vice-présidente du groupe Nouvelle Gauche. Coprésidente du groupe d’études santé environnementale à l’Assemblée nationale
2018       Présidente de Génération écologie


  • Catégorie : ActualitéIONIS Education Group
  • Postée le 14/02/2019
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